Pourquoi traduire?
Si le « dialogue interculturel » doit aujourd’hui être réinventé, c’est qu’il a longtemps négligé la diversité des langues, des imaginaires, des modes de représentation et la nécessité de les mettre en traduction sur un temps long. Dans un monde largement dominé par les images et marqué par une simplification du discours dans les médias de masse, les langues s’appauvrissent, les vocabulaires se rétrécissent, les représentations de soi et des autres deviennent à leur tour des peaux de chagrin. Les concepts que l’on croit mondialisés recouvrent en fait des interprétations hétérogènes, voire contradictoires des réalités. Les malentendus ne manquent pas.
Les enjeux de traduction sont en effet au cœur du développement des langues et du développement culturel. La traduction conduit à revaloriser les langues, leur richesse et leur complexité, leur diversité et leur profondeur de champ. Mais, au-delà, elle permet de se confronter aux différends et aux intraduisibles, qu’il ne s’agit pas de masquer. Une vision élargie de la traduction doit donc aussi permettre de stimuler de nouvelles formes, plus approfondies, d’interaction dans les domaines artistiques, intellectuels et sociaux. La Méditerranée doit devenir, dans les dix ans qui viennent, un tissu de traduction. L'Union pour la Méditerranée doit pouvoir y contribuer pleinement.
L'arrière-plan du projet
C'est en réponse à ce terrible déficit de traduction entre les rives que la revue Transeuropéennes a engagé dès 1995 des programmes de coopération culturelle en Méditerranée et dans les Balkans, fondés sur la réflexion commune, la formation, la traduction et la diffusion des idées et des œuvres. Elle s’est attachée à valoriser la diversité des langues et de la complexité propre à chaque culture et à chaque société, tout en mettant en garde contre les politiques identitaires qui induisent fragmentation, haine de l’autre et haine de soi. En 2006, dans la droite ligne des travaux menés depuis 1999 sous le titre « traduire, entre les cultures », Transeuropéennes a proposé au cours de l’Atelier culturel de Paris son projet d’une initiative structurée pour la traduction en Méditerranée, visant à créer des dynamiques de traduction marquées par la réciprocité : traduire non seulement du Nord au Sud, mais d’Est en Ouest, d’Ouest en Est, du Sud au Nord.
Cette proposition s'appuie sur des expériences anciennes ainsi que sur les dynamiques existant actuellement.
Au printemps 2008, l’action de Transeuropéennes auprès des pouvoirs publics compétents a trouvé un écho positif, et elle a contribué à une avancée significative en vue de la Stratégie culturelle euro-méditerranéenne, lors de la Conférence euro-méditerranéenne des ministres de la Culture. On lit en effet dans la déclaration d’Athènes (29 et 30 mai 2008), au paragraphe 22 : « Les ministres soulignent que la traduction, qui a trait aux langues et aux cultures et qui permet d’ouvrir largement l’accès aux œuvres des arts et des idées, est un outil essentiel pour le dialogue entre les cultures et qu’elle devrait faire l’objet d’un effort conjoint des pays partenaires et des institutions européennes pertinentes. » Des jalons sont ainsi posés pour le proche avenir et la stratégie culturelle euromed 2010.
Aujourd'hui, "Traduire en Méditerranée" est un projet collectif, porté par une plate-forme de partenaires et d'experts sans équivalent.
Les objectifs
L’objectif majeur est de créer en dix ans un tissu de traduction en Méditerranée, répondant aux exigences de qualité, appuyé sur des réseaux de traducteurs, éditeurs, penseurs et artistes, médias, en veillant à inclure les initiatives existantes et à les valoriser.
Plus spécifiquement, le projet vise à :
1. encourager rapidement, aux plans quantitatifs et qualitatifs, la mise en traduction de la production théorique et artistique en Europe et dans les pays du sud méditerranéen, par des moyens financiers, de rencontre et de formation, de diffusion, non seulement du nord ou sud ou du sud au nord, mais aussi d’est en ouest et d’ouest en est ;
2. encourager la coordination des politiques des Etats, des initiatives privées, des stratégies intergouvernementales ;
3. assurer dans les démarches de traduction le plein respect des droits d’auteurs et de droits de traduction ;
4. valoriser la richesse des langues dans toutes les sphères de la coopération et de l’échange, et nourrir le travail de coopération entre sociétés civiles, et plus particulièrement les acteurs culturels, à partir de la traduction ;
5. ouvrir sur des pistes nouvelles de coopération et d’expérimentation plus approfondies dans le domaine artistique et des idées, ainsi que dans le domaine social.
Les projets concrets
1. Etablir un état des lieux de la traduction en Méditerranée qui sera un outil de référence, aisément accessible, et mettre en place des mécanismes d’observation sur le long terme, en vue d’actions concrètes ;
2. Contribuer à la définition de priorités pour la traduction, notamment dans le cadre de la future Stratégie culturelle euro-méditerranéenne; encourager l’émergence de politiques culturelles publiques concertées en matière de traduction ;
3. Favoriser l'émergence d'un fonds euro-méditerranéen d’aide à la traduction, répondant aux exigences de qualité et de bonne diffusion prioritaires pour le projet ; encourager, par ailleurs, les soutiens financiers aux projets de traduction structurants, dans le domaine des sciences sociales et humaines, de la création littéraire et plus largement de la création artistique, dans un souci qualitatif, quantitatif et de cohérence des politiques de traduction ; faciliter l’accès aux autres financements existants ;
4. Former des traducteurs « tout au long de la vie », notamment dans le cadre de séminaires thématiques, ateliers collectifs, ateliers autour d’un auteur ; former les étudiants, les opérateurs culturels, mais aussi, plus largement, les acteurs de la société civile et fonctionnaires engagés dans la coopération ; faire une large place à la pratique amateur en matière de traduction, tout en consolidant la profession de traducteur et ses droits ;
5. Encourager la diffusion des œuvres traduites, à travers notamment les bibliothèques, ainsi que les éditeurs et les libraires;
6. Encourager le travail en réseau et susciter des plates-formes coopératives ;
7. Valoriser la traduction comme pratique culturelle et sociale ;
8. Créer un espace autonome et structurant d’échange de pratiques, de partage de savoirs, de mise en débat sur la traduction (acteurs, histoire, théorie);
9. Diffuser d’une manière systématique et dans plusieurs langues les résultats des travaux.
Ghislaine Glasson Deschaumes
2006, révision oct. 2009