Editorial

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Ghislaine GLASSON DESCHAUMES


13 Novembre 2009

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« Nunca volvemos al pasado, y por eso todo regreso es un comienzo.»
("Jamais nous ne revenons au passé, aussi tout retour est un commencement.")
Octavio Paz


Une nouvelle série de Transeuropéennes, fondée en 1993, s’ouvre cet automne 2009, après une période de réflexion, au cours de laquelle le travail n’a jamais cessé.  Au terme de cette longue mue paraît une revue en ligne, multimédias, portant haut le défi  que constitue le choix de ses langues de publication : le français, l’anglais, comme auparavant, mais aussi l’arabe et le turc. Avec ces langues, nous pensons des mondes, complexes et reliés à d’autres mondes. Nous esquissons les mouvements d’écart, les dynamiques conflictuelles, les points de rencontre. Une revue se met donc tout entière en traduction. La nouvelle peau du serpent est en un sens plus radicale.

Transeuropéennes ainsi muée aborde nécessairement la question des conditions de possibilité d’une revue internationale, dans la foulée des projets analogues qui l’ont précédée. Elle propose son propre chemin, lié à l’histoire qui est la sienne et au contexte européen et mondial de ces vingt dernières années. Comment, aujourd’hui, depuis le terrain de la pensée critique, penser la relation, construire l’en-commun ?  Les questions pratiques de la circulation des textes, des idées, des œuvres ne sauraient résumer l’enjeu, loin s’en faut. Et c’est d’ailleurs pourquoi, liant encore théorie et action, le projet « Traduire en Méditerranée » a été lancé en 2008.

Le « commun » que nous appelons de nos vœux n’est pas donné a priori. Pour Transeuropéennes, dans une logique de continuité avec les actions et travaux antérieurs, il s’inscrit dans une perspective régionale, au sens le plus « géophilosophique » (Nancy & Lacoue-Labarthe) du terme, et se situe dans le passage, le pont, la traversée. Sur les lignes mêmes des frontières, toujours plus normatives, toujours plus exclusives, que nous ne devons cesser d’interroger, Transeuropéennes, empruntant à Glissant et Chamoiseau, aimerait penser une « politique de la relation » - à partir de cet écart même des langues, des imaginaires, des représentations, des histoires, individuelles et collectives, et ce qui s’y joue d’interaction.

La tâche à contre-courant est plus ardue qu’il y a quelques années, alors même que les conditions de production d’une telle revue paraissent, techniquement, plus aisées, grâce à internet. En 2002, à Marrakech, Transeuropéennes organisait avec des partenaires marocains la première Biennale des revues pensées critiques des deux rives, avec pour thème : « Résistances et utopies ».  S’il fallait formuler cette proposition aujourd’hui, sans doute ne conserverions-nous que le premier terme : « résistances » - ni suspensif, ni silencieux. Le courant des logiques de dissociation est plus fort encore que les sombres perspectives de 2002/2003 le laissaient présager. Comment construire quand les logiques de déliaison et de désappropriation sont poussées toujours plus loin? Quoi traduire, quoi bâtir, avec qui ? A partir de quelles résonances ?

Transeuropéennes reparaît, sans hasard aucun. Elle est portée par les encouragements patients des amis et des proches, et l’appui de ses partenaires et soutiens. Elle est également portée par le constat partagé qu’un vide n’a pas été comblé depuis la suspension de la première série en 2004. Pour la faire exister en tant que revue internationale de pensée critique, le comité de rédaction, inscrit dans la fidélité au projet, s’est ouvert à de nouveaux membres, d’horizons divers.

Car il s’agit bien d’un nouveau projet. Le renoncement au support papier est tout sauf anodin. L’accès libre à tous les textes implique un nouveau régime économique, celui des dons. Les thèmes de travail (nos « chantiers ») seront également, pour partie, nouveaux, et ouverts sur le long terme. Dégagée de la contrainte de pagination par numéro, la revue édifiera par strates les pans d’un travail critique ouvert et soucieux de l’hospitalité.

Ces nouvelles questions sont en préparation, avec des auteurs de tous horizons. Mais, pour l’heure de sa relance, Transeuropéennes a choisi de s’inscrire dans une pensée en mouvement sur la traduction,  à partir de l’héritage foisonnant du numéro 22 paru en 2002 : « Traduire, entre les cultures » et des travaux qui l’ont suivi. Les textes qui suivent se déplient dans un double mouvement. D’abord, ouvrir la traduction en tant que renversement et passage, susceptible d’interroger entre les représentations dominantes, les productions normatives, les logiques de partition. Ensuite, travailler la traduction dans le creuset de la différence des langues, questionnant sans relâche les intraduisibles et les constructions même du langage. A la charnière, philosophique et politique, de cet ensemble, dire l’universel n’a pas trait à l’universalité, mais à la traduction.

Un autre point d’appui, familier aux familiers de Transeuropéennes, est la question des « frontières », inlassablement mise sur le métier, entre bornage et passage, aller et retour, cloisonnement et brèches, asile et rétention. Le propos photographique que nous proposons est celui d’un veilleur.

Au fil de longs mois de travail, en compagnie patiente et inventive des concepteurs et développeurs du site transeuropeennes.eu, c’est à une vertigineuse construction ad hoc que nous nous sommes livrés. Le site est encore en devenir, mais les lieux sont habitables. Ils sont à partager.