Les intraduisibles et leurs traductions

Journal de bord

« Une langue, ça n’appartient pas.»

Jacques Derrida, Apprendre à vivre enfin1

Le point de départ de ces notes est un ouvrage, le Vocabulaire européen des philosophies, Dictionnaire des intraduisibles, que Transeuropéennes a décidé d’accompagner dans ses transformations. Pour que se tienne, à plusieurs mains, un journal de bord des traductions des intraduisibles. Avec ce qu’un journal peut avoir de trivial et de pensif, de cousu et de décousu —Denktagebuch autant que faire se peut. Le coup d’envoi a été  donné en novembre 2007 par une confrontation, accueillie à la Maison de l’Europe de Paris, intitulée « Le chantier de la différence des langues », entre traducteurs arabes, avec Ali Benmakhlouf, et traducteurs ukrainiens, avec Constantin Sigov. Suivie d’une exploration festive de la nostalgie au Centre Culturel Suisse, avec Fernando Santoro et Anca Vasiliu : « Quand l’Europe a mal », autour de mots comme Saudade, Sehnsucht, Spleen, Dor, Nostalgie, implantés dans des poèmes, des textes philosophiques, des chansons, au moyen desquels les Européens disent l’état de malaise où l’âme et le corps sont en désordre, désignent où et comment ils ont mal, autrement dans chaque langue et dans chaque culture.


Repartons très brièvement  de l’ouvrage lui-même, tel qu’il a été conçu et publié (Seuil - Le Robert, 2004). Ce fut un travail très lourd, qui a réuni 150 chercheurs français et étrangers pendant dix ans. Il a abouti à un objet très singulier, riche de 9 millions de signes, 400 entrées et 4000 mots, tournures ou expressions, pris dans une quinzaine de langues d’Europe ou constitutives de l’Europe en partant des symptômes de différence des langues que sont les « intraduisibles » — non pas ce qu’on ne traduit pas, mais ce qu’on ne cesse pas de (ne pas) traduire : après Babel avec bonheur. L’originalité de ce travail a été saluée par ce qu’on a coutume d’appeler la communauté scientifique internationale, et sa résonance dans la société civile ne se dément pas (10.000 exemplaires environ ont été vendus à ce jour). Or ce dictionnaire est aujourd’hui en cours de traduction /adaptation en différentes langues, et ces projets éditoriaux démultiplient et la difficulté et l’intérêt philosophique. D’autant qu’il s’agit, entre autres, d’anglais, d’arabe —hélas pas encore de turc, langues qui constituent le plurilinguisme propre à Transeuropéennes. Mais aussi, outre l’ukrainien, de roumain, d’espagnol, de portugais, et peut-être, peut-être, de parsi. Et il n’est certes pas indifférent à la géopolitique philosophique que l’espagnol se prépare au Mexique, que le portugais se fasse au Brésil  — ni que l’anglais soit de l’américain.


Il faut d’abord revenir sur l’objectif du Vocabulaire lui-même. L’un des problèmes les plus urgents que pose l’Europe est celui des langues. On peut choisir une langue dominante, dans laquelle se feront désormais les échanges; ou bien jouer le maintien de la pluralité, en rendant manifeste le sens et l’intérêt des différences. Le Vocabulaire s’est inscrit résolument dans la seconde optique.

C’est un geste philosophique et un geste politique.

Il a l’ambition de constituer une cartographie des différences philosophiques européennes, en capitalisant le savoir des traducteurs. Il explore le lien entre fait de langue et fait de pensée, et prend appui sur ces symptômes que sont les difficultés de passer d’une langue à l’autre — avec mind, entend-on la même chose qu’avec Geist ou qu’avec esprit ? Pravda, est-ce justice ou vérité ? Que se passe-t-il quand on rend mimesis par imitation ? Chaque entrée part ainsi d’un nœud d’intraductibilité, et procède à la comparaison de réseaux terminologiques, dont la distorsion fait l’histoire et la géographie des langues et des cultures.
C’est ainsi qu’il constitue un instrument de travail d’un type nouveau en philosophie, dans le sillage comparatif du Vocabulaire des institutions indo-européennes d’Emile Benveniste. On n’y part pas des concepts, mais des mots, et il oblige à prendre conscience que nous philosophons en langues. « Celui qui trouve le langage intéressant en soi est un autre que celui qui n’y reconnaît que le medium de pensées intéressantes »2. Le seul « il y a » est alors celui, humboldtien, de la pluralité des langues : « Le langage se manifeste dans la réalité uniquement comme multiplicité »3, le langage, c’est et ce n’est que la différence des langues. Dans cette perspective, traduire n’est plus dolmetschen, mais übersetzen, comprendre comment les différentes langues produisent des mondes différents, faire communiquer ces mondes et inquiéter les langues l’une par l’autre, en sorte que la langue du lecteur aille à la rencontre de celle de l’écrivain4 ;  le monde commun  devient un principe régulateur, une visée, non un point de départ. Ce régime-là est celui du Dictionnaire des  intraduisibles.

Or ce geste philosophique est aussi, et aujourd’hui peut-être surtout, un geste politique. De quelle Europe linguistico-philosophique voulons-nous ?  Réponse : il y en a deux dont nous ne voulons pas, que je propose de caractériser ainsi : ni tout-à-l’anglais, ni nationalisme ontologique.

Le premier scénario-catastrophe ne laisse subsister qu’une seule langue, sans auteur et sans œuvre : le globish, « global english »5, et des dialectes. Toutes les langues d’Europe, français, allemand, etc. ne seraient plus à parler que chez soi, dialectes donc, et à préserver comme des espèces menacées via une politique patrimoniale. L’anglais de Shakespeare et de Joyce fait partie de ces dialectes que plus personne ne comprend — aujourd’hui déjà, dans les colloques internationaux où tout le monde parle globish, le seul conférencier que l’on ne comprenne pas est celui qui vient d’Oxford. Le globish est une langue de pure communication, qui sert à demander un café de Tamanrasset à Pékin, et à soumissionner à Bruxelles en proposant issues et deliverables dans le cadre d’un programme sur la  « gouvernance » dans une knowledge-based society. La difficulté tient évidemment au rapport entre globish et langue anglaise. C’est même cela qui rend la menace si intense : le risque de collusion entre un esperanto pragmatique et une langue de culture. D’une part, en effet, une certaine philosophie analytique prône l’angélisme de l’universel : ce qui compte, c’est le concept, pas le mot — Aristote est mon collègue à Oxford. D’autre part, l’angélisme de l’universel s’accompagne d’un militantisme de l’ordinaire.  L’anglais, pris cette fois comme idiome, dans la singularité des œuvres et des auteurs qui se sont exprimés en anglais dans la tradition philosophique,  est par excellence la langue du fait, la langue de la conversation courante attentive à elle-même. Qu’il s’agisse de l’empirisme (Hume) ou de la philosophie du langage ordinaire issue du linguistic turn (Wittgenstein, Quine, Cavell), on dégonfle les baudruches de la métaphysique en étant, matter of fact et fact of the matter, attentifs à ce que nous disons quand nous parlons l’anglais de tous les jours. D’où la force exceptionnelle d’un globish appuyé sur, ou par, un « anglais analytique » qui fait paraître amphigourique une philosophie continentale engluée dans l’histoire et l’épaisseur des langues. Depuis cette perspective,  l’idée même d’intraduisible est nulle et non avenue, pire : dépourvue d’utilité.

L’autre scénario catastrophe est lié à l’encombrant problème du « génie » des langues. Il y a des langues « meilleures »  que d’autres, car plus philosophiques, mieux en prise sur l’être et le dire de l’être, et il faut prendre soin de ces langues supérieures comme on prend soin de races supérieures. J’en reviens toujours à cette phrase de Heidegger, qui rend cela lisible de manière caricaturale : “ La langue grecque est philosophique, autrement dit [...] elle n’a pas été investie par de la terminologie philosophique, mais philosophait elle-même déjà en tant que langue et que configuration de langue [Sprachgestaltung]. Et autant vaut de toute langue authentique, naturellement à des degrés divers. Ce degré se mesure à la profondeur et à la puissance de l’existence d’un peuple et d’une race qui parle la langue et existe en elle [Der Grad bemisst sich nach der Tiefe und Gewalt der Existenz des Volkes und Stammes, der die Sprache spricht und in ihr existiert]. Ce caractère de profondeur et de créativité philosophique de la langue grecque, nous ne le retrouvons que dans notre langue allemande »6. Le grec donc, et l’allemand, plus grec que le grec.

Tout le travail du Dictionnaire va contre cette tendance à hiérarchiser les langues et à sacraliser l’intraduisible, travers symétrique du mépris universaliste. Le cap à tenir entre ces deux écueils se laisse dire d’un terme deleuzien : « déterritorialiser ». Humboldt ajoute : « La diversité des langues est condition immédiate d’une croissance pour nous de la richesse du monde et de la diversité de ce que nous connaissons en lui ; par là s’élargit en même temps pour nous l’aire de l’existence humaine, et de nouvelles manières de penser et de sentir s’offrent à nous sous des traits déterminés et réels »7. Telle est l’ambition du Dictionnaire.


L’enjeu  comparatif se trouve redoublé avec la traduction, ou plutôt les traductions, du Vocabulaire. Il ne saurait s’agir en effet d’une traduction mécanique. Le Vocabulaire a pensé les « intraduisibles » au sein d’un espace certes international et plurilingue, mais néanmoins francophone, au sens strict de parlant français, et il les a décrit au moyen du français comme métalangue. Toute traduction dans une autre langue devra donc d’abord faire la part  entre les entrées qui sont en français « générique » ou « métalinguistique », et celles qui sont en français « idiomatique ». On peut entendre cette différence en comparant, par exemple, les deux articles  « Aimer, amour, amitié » et « Nostalgie ». « Aimer »  tient lieu, en français, de tout un pan sémantique analysable différentiellement, depuis le grec eran, agapan, philein, jusqu’à l’anglais to love, to like, et pour lequel il faudra trouver un terme générique correspondant dans la langue d’arrivée — un, ou plusieurs —, qui permette à l’article de déployer l’histoire et la géographie de l’ensemble de ces terminologies. En revanche, « Nostalgie », mot français venu du grec via le suisse alémanique, est idiomatique, il est « en français » comme saudade est en portugais, Sehnsucht en allemand et dor en roumain. Ce premier travail de discrimination et de tri, qui impose tantôt de garder l’entrée française, tantôt de passer le lemme (c’est-à-dire le ou les termes qui servent d’entrée pour un article) dans l’autre langue, n’est pas un banal travail éditorial de traduction, mais un travail philosophique lié à la traduction.

Le choix du ou des mots qui serviront dans une langue donnée d’équivalents pour les entrées génériques constitue un second problème philosophique, emblématique de cette non superposabilité des langues et des réseaux qui fait l’objet même du Vocabulaire. Ce choix des lemmes est à son tour un simple miroir grossissant des difficultés et des dilemmes qu’il faudra résoudre langue par langue, en particulier au moment des citations, dont il n’est pas difficile de prévoir que, comme ce fut le cas pour le français, les traductions existantes feront toucher du doigt l’insuffisance quant aux équivalences habituelles.

Tel est le premier travail, lemmatique et linguistique, auquel nous nous sommes livrés de A à Z,  avec Emily Apter, Jacques Lezra, Michael Wood et Etienne Balibar, en ce début juillet corse, devant la mer.


Il est essentiel de comparer les perceptions des diverses équipes linguistiques de traducteurs, les critères, les justifications, les intérêts et les effets. L’enjeu n’est pas nécessairement identique pour chacune des langues. Chaque traduction en langue va fixer une terminologie. Mais cette terminologie est susceptible d’être aujourd’hui plus ou moins flottante, pour des raisons non seulement culturelles, mais aussi historiques et politiques, interférant avec le sentiment national. C’est le cas, par exemple, en roumain, où slave et latin interfèrent et entrent en concurrence. Tel est l’enjeu, tout particulièrement, du domaine de la philosophie politique en Ukraine. La traduction en ukrainien a été la première décidée, lors d’une séance mémorable de Cité-philo Lille, avec Constantin Sigov et son équipe, qui ont confectionné les entrées slaves du Vocabulaire original.

L’outil principal est un travail sur l’homonymie : qu'est ce qui est homonyme dans une langue du point de vue de l'autre langue, et inversement? Comment les homonymies, qui peuvent rester invisibles ou inaperçues dans une langue considérée isolément depuis l’intérieur d’elle-même, et qui pourtant la caractérisent ou la constituent de manière différentielle, apparaissent-elles en pleine lumière avec la "déterritorialisation", quand on passe d'une langue à l'autre? Que voit-on d'une culture et d’une tradition par le passage à une autre langue, par la "tra-duction"? S’il est vrai, pour reprendre une phrase de Lacan dans L’Etourdit que : « Une langue, entre autres, n’est rien de plus que l’intégrale des équivoques que son histoire y a laissé subsister », alors on tient là un fil solide pour comparer deux langues et leur manière de découper le monde. Un exemple le fera mieux comprendre. « Pravda », qu’on a coutume de rendre par « vérité », signifie d’abord « justice » (c’est la traduction consacrée du dikaiosunê grec), et paraît ainsi homonyme vu du français. Inversement, notre « vérité » est un homonyme du point de vue slave, puisque le terme écrase « pravda », qui relève de la justice, et « istina », qui relève de l’être et de l’exactitude. On réfléchirait de même à l’ambiguïté pour « nous » de la racine « svet », lumière/monde, et à la problématique homonymie de « mir », paix, monde et commune paysanne, sur laquelle ne cesse de jouer Tolstoï. C’est évidemment un ensemble langue-tradition-culture qui se retrouve ainsi interrogé.


Chaque traduction est ainsi une adaptation et une aventure. Elle élabore ses stratégies, et réfléchit sur les effets qu’elle veut produire. Le monde hispanophone se révèle sans doute le plus proche, à ceci  près qu’il recompose le rapport entre philosophie et littérature. Aux Etats-Unis, il ne va pas de soi de donner droit de cité à la différence des langues en philosophie, là où une certaine philosophie analytique anglo-saxonne suppose plutôt des concepts, indépendants des mots pour les dire et nécessairement peu situés dans l’espace et dans le temps. Enfin, pour le monde arabe, l’enjeu est massif, puisqu’il consiste à ouvrir l’une à l’autre des langues et des cultures que l’histoire a certes déjà réunies — en témoigne d’ailleurs la présence dans le Vocabulaire de l’arabe comme langue de passage et vecteur de transmission philosophique —, mais qui, depuis lors, se sont très largement ignorées comme l’atteste le très petit nombre de traductions modernes vers l’arabe jusqu’à aujourd’hui. Je n’ose rien dire du parsi au jour d’aujourd’hui, sinon que l’enjeu du rapport parsi-arabe est considérable. Nous avons commencé à l’explorer avec Transeuropéennes grâce à Azartash Azarnoosh, à la Maison de l’Europe, quand, à propos des traductions du Coran, il nous a présenté son livre Langues en conflit : l’arabe et le persan aux premiers siècles de l’Islam8. Et je ne sais rien encore des grands continents linguistiques hétérogènes que sont le japonais, le chinois, le hindi, etc.


Chacune des traductions procède à des transformations, et ce sont, en un second temps, ces transformations que nous voudrions comparer : prendre au sérieux la différence des langues et des cultures, la mettre en lumière et l’interroger au moyen de ce dispositif de traduction très singulier, qui redouble la question de la traduction, oblige à une réflexion critique sur la pratique, et constitue un outil puissant d’interrogation comparative.

Si l’objectif à court et moyen terme est d’aider à concevoir et à réaliser au mieux la traduction du Vocabulaire en chacune des langues considérées, l’objectif est aussi, à plus long terme, de visualiser et de penser le géométral de toutes les réfections et de toutes les adaptations auxquelles l’opération de traduction aura contraint. Nous envisageons, pour clore nos travaux, de rassembler les singularités de chacune des versions, leurs ajouts et leurs transformations par rapport à l’ « original » français, et de les publier en français (d’abord et en tout cas en français, mais anagkê stênai, disait Aristote : il faudra bien à un moment donné s’arrêter, décider arbitrairement de s’arrêter), comme un volume en soi, guide pour nous des détours du « Philosopher en langues ». C’est aussi un geste à poursuivre, via une mise en réseau électronique, et via le medium du net à l’importance et à la spécificité duquel je crois, comme je crois à la nouvelle version de Transeuropéennes.

 

Concrètement, la traduction en ukrainien se fait d’abord par fascicules, en sorte que chaque fascicule peut jouer le rôle d’un livre, avec un auteur principal et une thématique, avant que l’ensemble ne soit réorganisé comme un tout organique, holon et non pan. La traduction en arabe a également choisi de procéder par fascicules, mais sans décider encore de l’édition électronique. En revanche, les traductions anglo-saxonne, espagnole et roumaine seront, au moins en un premier temps, proposées sous forme d’un volume unique sur le support papier. Il faut donc réfléchir avec les éditeurs aux modalités permettant de mettre sur le net le Vocabulaire et ses versions-adaptations. Il y a là en effet quelque chose de conforme à l’esprit de ce travail. D’une part, parce que le Vocabulaire est un geste plutôt qu’une œuvre close —une energeia plutôt qu’un ergon, pour reprendre le terme par lequel Humboldt caractérise la langue; si bien que l’ajout de symptômes, langue par langue, va évidemment dans le sens de la démarche. D’autre part, parce que ces ajouts ont eux-mêmes vocation à entrer en résonance entre eux, pour constituer visiblement un maillage comparatif des traditions et des cultures philosophiques. A condition de garder un contrôle scientifique sur les ajouts en question  —il est vrai qu’il n’est pas facile de  définir ce type de contrôle, Wikipedia en donne à sa manière la preuve. Il me semble qu’il importerait en tout cas et de vérifier  les « informations philosophiques » contenues dans les nouveaux articles, et de s’assurer que « l’esprit » comparatif du dictionnaire, au plus loin de toute hiérarchie des langues, n’est pas trahi ; le problème, que je ne souhaite pas traiter ici,  est évidemment de savoir qui assurera la police.

Un tel réseau pourra prendre pour point d’ancrage, donc pour « mots-clefs », non seulement les lemmes analogues dans les différentes langues, mais les citations (et/ou leur référence) autour desquelles se constituent les articles, de manière à les faire apparaître à la fois dans leur langue originale et dans leurs traductions, multiples dans l’espace et dans le temps. Nous poursuivrons ainsi le travail initié lors de la participation au projet ECHO (European Cultural Heritage Online, piloté par le Max Planck Institut, lors du 5ème PCRD) et qui a donné lieu à un prototype de numérisation intelligente, avec représentation cartographique des rapports entre entrées, navigation hypertexte, ensemble de liens externes, via mots-clefs, noms propres et citations, permettant d’accéder aux œuvres en langues (échantillon consultable sur le site du Max Planck et sur celui du Robert [http://robert.bvdep.com/public/vep/accueil.html], voir en particulier l’article « Bild »). Il faut vite étendre cet échantillon, qui porte sur le vocabulaire de l’image à partir du dictionnaire français, aux adaptations des mêmes entrées dans certaines autres langues, afin de comparer les cartographies et de permettre la  navigation, dedans et dehors.


Une telle recherche ouvre, à plus long terme, sur une réflexion quant aux modèles à l’œuvre dans la traduction automatique. Je partirai d’une anecdote : quand, passant par les médiations institutionnelles du CNRS, je me suis inquiétée de savoir comment faire subventionner par l’Europe un Vocabulaire européen des philosophies ciblé sur la traduction et ses difficultés, on m’a répondu par cette sentence-couperet : “ L’Europe ne subventionne que ce qui concerne la traduction assistée par ordinateur.” Je voudrais me venger de cette réponse par une obéissance d’un autre type. Le principal modèle à l’œuvre jusqu’à aujourd’hui, lié à Systran, consiste à faire passer d’une langue à l’autre via une langue-pivot, l’anglais, qui fonctionne comme commun dénominateur. L’anglais est lui-même préalablement désambigué (essentiellement via Wordnet), donc transformé pour passer du statut de langue naturelle à celui de langue-pivot. La désambiguation est comprise comme  le moyen de passer du mot, singulier et éclairé par la langue,  au concept universel. Cette conception est celle d’une bonne partie de la tradition philosophique, depuis Aristote qui construit l’homonymie comme le mal radical du langage, jusqu’à Leibniz dont la caractéristique universelle vise une réduction aux identiques permettant des opérations de calcul. Traduire consiste alors à ramener toutes les langues naturelles à une unique langue conceptuelle neutre, sans qualités, autorisant comme un échangeur un nouveau passage à une quelconque autre langue naturelle. Dans cette perspective, la différence entre les langues naturelles est évidemment accidentelle et réductible.

En partant du Vocabulaire et de ses traductions, je voudrais explorer la possibilité d’un modèle inverse : affronter et exploiter la pluralité au lieu de viser l’unité. La comparaison requiert non pas un tertium quid commun (un langage conceptuel, « globish-technish »), mais un espace ou une géométrie commune, une topique, une topologie, permettant de montrer en quoi les réseaux terminologiques sont et en quoi ils ne sont pas superposables d’une langue à l’autre, et même d’une œuvre à l’autre au sein d’une même langue (époque, genre, auteur, style) ; en quoi, de manière analogue, les syntaxes sont et en quoi elles ne sont pas superposables. Une réévaluation de l’homonymie, comme caractéristique d’une langue naturelle comme telle, constitue une clef. La phrase de Lacan dans L’Etourdit peut servir ici encore de repère. Le recensement des équivoques constitue, comme pour le semantic web, un point de passage obligé. Mais la manière de les traiter diffère considérablement : un certain nombre d’entre elles, à chaque fois différentes, sont constitutives d’une langue, elles sont non accidentelles et évoluent diachroniquement, enfin elles sont surtout visibles de l’extérieur de cette langue. Ainsi c’est pour « nous » (quel « nous » ?) que le russe pravda signifie de manière équivoque « vérité » et « justice », ou svet « lumière » et « monde », de même que c’est pour un latin que le grec logos signifie simultanément ratio et oratio, ou pour « nous » que l’espagnol ser et l’espagnol estar sont non différenciés.

Les suppositions épistémologiques diffèrent alors: on ne traite pas de concepts, mais de mots, c’est-à-dire de mots en langues, et sans doute de mots fortement contextualisés, pris dans des œuvres et des textes (problème global/local). On aboutit à un faisceau de questions : comment formaliser la description de la « richesse » homonymique d’un mot, d’une expression, d’une phrase ? Comment formaliser le rapport synonymique entre deux « richesses » ? Comment modéliser le tracé des réseaux et rendre visible leur non-superposition ? Peut-on modéliser le passage d’un nuage d’homonymes à un nuage d’homonymes ? Ces questions recoupent celle du traitement des occurrences et des contextes qui, sans que l’idéologie de la traduction n’ait changée, commencent à infléchir le modèle de la langue-pivot. Elles constituent l’horizon lointain de nos travaux.

Août 2009

 

Notes

1  Entretien avec Jean Birenbaum, éd.Galilée/Le Monde, 2005, p. 39.

2  Nietzsche, « Fragments sur le langage » (note de travail pour Homère et la philologie classique, 1868-1869), trad. J.-L. Nancy et P. Lacoue-Labarthe, Poétique, 5, 1971, p. 134.

3  W. von Humboldt, Über die Verschiedenheiten..., in Gesammelte Schriften, ed. A. Leitzmann et al., Berlin, Behr, vol.VI, p. 240.

4  Je paraphrase la célèbre bifurcation : « Ou bien le traducteur laisse l’écrivain le plus tranquille possible et fait que le lecteur aille à sa rencontre, ou bien il laisse le lecteur le plus tranquille possible et fait que l’écrivain aille à sa rencontre » (Schleiermacher, Des différentes méthodes du traduire [1817], trad. A. Berman, Seuil, Points-bilingues, 1999, p. 49), en choisissant avec Schleiermacher l’intranquillité de la première voie.

5  C’est un terme que j’emprunte à Jean-Paul Nerrière, Don’t speak English, parlez globish (Eyrolles, 2ème éd. mise à jour et complétée, 2006).

6  M. Heidegger, De l’essence de la liberté humaine, Introduction à la philosophie [1930], tr. E. Martineau, Gallimard, 1987, p. 57s. Une note à la fin de la phrase indique : « Cf. Maître Eckhart et Hegel ».

7  “ Fragment de monographie sur les Basques ” [1822], traduit dans P. Caussat, D. Adamski, M. Crépon, La langue source de la nation, Mardaga, 1996, p. 433.

8  En cours de traduction chez Fayard.